jeudi 15 septembre 2016

Au mauvais endroit, au mauvais moment

Il s'agit de la première publication de cette nouvelle, qui était vachement mieux y'a trois ans, je n'aurais pas dû la laisser dans un tiroir...

Au mauvais endroit, au mauvais moment


Simon ne réalisait pas bien sa chance. Il était sur le point de devenir le premier être vivant à voyager dans le temps. Des voyages de test avaient été effectués avec des objets, sur des distances de quelques mètres et de quelques secondes. La théorie était à toute épreuve et le professeur Larose était particulièrement optimiste sur l’issue de cette expérience. Il n’y avait aucune raison pour que le transport de « matériel biologique » ne réponde pas de manière identique que dans le cas de matière inerte. Le voyage prévu était on ne peut plus simple : Simon allait être placé dans une capsule pressurisée (les contraintes du voyage temporel peuvent être éprouvantes) et celle-ci allait être envoyé trois heures dans le futur, pour un retour à son point de départ dans le laboratoire. Les contraintes structurelles du voyage étaient moins violentes lorsque l’on ne violait pas celles de causalité ; c’est pourquoi un voyage en avant avait été choisi comme premier test.
Simon ne réalisait vraiment pas ce qu’il était sur le point d’accomplir. Rien d’étonnant, il n’était qu’un rat de laboratoire que rien ne pouvait ébranler.

Alors que tout le monde s’activait dans le laboratoire, le professeur Larose était visiblement anxieux. Simon faisait preuve d’un flegme à tout épreuve. Il avait cependant un peu faim ; les chercheurs avaient décidé qu’il était préférable qu’il fasse le trajet à jeun. Aucune nourriture n’était à portée de nez, alors à quoi bon s’angoisser ; il n’y avait rien qu’il puisse faire alors, comme à son habitude, il somnolait légèrement en attendant que quelqu’un se décide à munir sa cage de nourriture.
Et pendant que tous les laborantins s’agitaient en tous sens, Simon restait impassible, concentré sur la tâche qui l’attendait : rester immobile dans sa capsule.
Puis arriva l’heure H. Et le fourmillement stoppa. Toute activité cessa et tous les regards se tournèrent vers la capsule. Au centre de toutes les attentions, Simon ne se laissa pas impressionner par son nouveau statut de star.
Un assistant du professeur actionna le mécanisme de mise en route de la machine. « Allez, c’est parti, mon kiki ! » Simon ne s’appelait pas « kiki » mais il ne s’en formalisa pas.

L’air était électrique et une odeur d’ozone flottait. Et la capsule disparut. Pas d’éclair de lumière, de détonation ou de « plop », rien. Un instant la capsule était là, le suivant elle avait disparu.
Il n’y avait plus qu’à attendre trois heures pour voir si elle réapparaissait à son point de départ comme prévu. Tout le monde était angoissé et le temps semblait long. Ils auraient pu ne faire un déplacement que de quelques minutes afin de ne pas subir la tension de cette attente. Mais il fallait un délai suffisant pour qu’un examen médical et comportemental du cobaye permette de déterminer le temps expérimenté par ce dernier : était-ce instantané pour lui ou vieillissait-il d’autant d’heures au cours du processus ? Cette dernière hypothèse, envisagée par plusieurs scientifiques, inquiétait car elle limitait grandement l’intérêt pratique de la découverte.
Les yeux étaient rivés sur la pendule. Puis les regards allaient de celle-ci aux montres que chacun portait avant de revenir ; comme pour vérifier que les secondes duraient bien une éternité quel que soit le référentiel utilisé.

Et au bout d’une heure la capsule refit son apparition dans l’espace-temps. Simon avait bien survécu et n’était pas affecté. Tout cela s’était passé en un éclair et il n’avait rien vu ni ressenti en dehors de la faim qui ne l’avait pas quitté.
Dans le laboratoire, le professeur et tout le personnel étaient en suspens. Les regards allaient de la pendule à la paillasse sur laquelle la capsule était attendue. De toute évidence, soit la pendule n’était pas à l’heure, soit quelque chose avait fait échouer l’expérience.
S’il n’avait pas eu l’intellect d’un rat, Simon aurait peut-être prié que quelqu’un réalise que la Terre tournait autour du Soleil. Une centaine de kilomètres par heure c’est peu. Mais pour un rat de laboratoire perdu dans l’exosphère, attendant d’être percuté par un satellite, ce n’est pas rien.

mardi 13 septembre 2016

Pourquoi ? Histoire d’un ange pas si banal.

Cette micro-nouvelle est assez ancienne, je ne me souviens plus de quand je l'ai écrite (ma première quand j'avais repris l'écriture y'a une bonne dizaine d'années), ni de où et quand je l'ai déjà publiée (probablement sur la première version de ce blog, mais comme j'ai effacé tous les articles je ne peux pas en être sûr).

Pourquoi ? Histoire d’un ange pas si banal.


Luc ferma les yeux, ébloui par la lumière qui irradiait, comme venue de nulle part. Il savait qu’il venait de mourir mais ne comprenait pas comment il en avait conscience. D’autant qu’il ne gardait absolument aucun souvenir de sa vie mortelle… si ce n’est les bruits et les odeurs d’une chambre d’hôpital. Même après avoir changé de plan d’existence son cerveau semblait encore embrumé par les tranquillisants. Il tenta de se lever en vacillant et entrouvrit les yeux pour ne voir autour de lui qu’un blanc immaculé à perte de vue rayonnant d’une lumière mystique. Dans un flash il revit son corps flottant dans ce long couloir blanc, les yeux fixés sur la lumière au bout, totalement détaché de toute notion temporelle. Aucun doute ne subsistait et son âme s’emplit de joie ; il était au Paradis.
S’accoutumant à la luminosité il put observer la seule chose visible dans tout ce vide : son propre corps. Malgré son amnésie il était persuadé que ce ne pouvait pas être le corps de sa vie mortelle. Il avait le corps d’un jeune enfant de cinq ans potelé et très pâle. Il était entièrement nu et dénué de sexe. En portant une main à sa tête il découvrit une chevelure abondante, légèrement bouclée.
En relevant le regard, il remarqua des formes se détacher au loin puis se rapprocher pour enfin prendre une forme que Luc put interpréter être un groupe d’ange. Quelques secondes plus tard, ou était-ce quelques siècles, le groupe arriva à sa hauteur. Il était composé de cinq séraphins, ne différant physiquement de lui en aucun point. Tout comme lui ils possédaient des corps jeunes au teint pâle et des cheveux blonds légèrement frisés ; ils possédaient également une paire d’aile battant dans leur dos et Luc réalisa qu’il n’avait pas encore vu ses propres ailes. Il tourna son regard derrière lui, sans résultat ; il tâtonna son dos de la main mais ne put sentir que sa peau et en dessous ses vertèbres. Il s’étonna de ne pas posséder d’ailes et se dit qu’elles pousseraient probablement bientôt. Il reporta son regard vers ses semblables un grand sourire aux lèvres mais remarqua que ceux-ci avaient abandonné leur masque de gaieté et le dévisageaient avec étonnement. Tout heureux d’avoir des interlocuteurs, Luc prononça ses premiers mots dans une langue dont il ignorait tout jusque-là mais qui lui parut naturelle :
— Bonjour, je viens d’arriver, du moins c’est l’impression que j’ai, et vous êtes les premiers autres anges que je rencontre.
Ses interlocuteurs ne lui répondirent pas et s’observèrent avant de commencer à discuter entre eux à voix basses. Luc tendit l’oreille pour essayer d’obtenir des bribes de conversation sans pour autant avoir l’air indiscret :
— […] pas possible qu’il nous accompagne à Eden […]
— […] probablement des pêchers à expier […]
— […] Impossible, pourquoi ne pas accepter des mortels dans ce cas […]
— […] l’Eden doit rester pur […]
Et le groupe de séraphins s’en retourna d’où il venait sans un regard pour Luc. Il essaya de les rattraper mais ses jambes encore frêles ne lui permettaient pas de garder la vitesse des êtres ailés. Il les interpella, espérant se justifier, proclamant que ce n’était qu’une regrettable erreur, mais n’obtenu aucune réaction. Il se résigna finalement au fait qu’il serait probablement à jamais seul, incapable de trouver le chemin d’Eden.
Il marcha tout droit, toujours tout droit, et, à force de réflexion, il savait qu’il était omniscient et possédait les réponses à toutes les questions sur l’univers et la vie. Et il réalisa alors avec désarroi qu’il lui restait l’éternité pour chercher à répondre à la seule question dont il ignorait la réponse : Pourquoi cela m’est-il arrivé à moi ?

dimanche 11 septembre 2016

Vol au-dessus d’un lit de caca

Nouvelle initialement publiée dans Les contes marron vol. 1 (Éditions des Artistes Fous) en 2014.

Vol au-dessus d’un lit de caca


Il paraît que la guerre c’est moche. C’est surtout une question de perspective : de quel côté du canon on se trouve. Un ventre qui explose et se répand en tripes-à-l’air, c’est plutôt une scène amusante à vivre ; tant que ce ne sont pas ses propres tripes qui jouent le vol-au-vent... option « j’ai laissé la cuillère en métal dedans en le mettant au micro-onde ».
Jusqu’à ce qu’on se trouve du mauvais côté du canon...
Nous partîmes cinq cents ; mais par une prompte débâcle, nous nous vîmes cinquante au point d’extraction. Les moins handicapés portaient ceux qui avaient un fragment de métal lové délicatement contre la moelle épinière – ce qui était mon cas.

Laissez-moi me présenter... non, en fait on s’en fout ! Je suis juste le type qui s’est trouvé pendant des années du bon côté du canon pour finir du mauvais. Shit happens, comme aiment à le dire les anglo-saxons. Et quand une balle mal placée te fait perdre le contrôle de ton sphincter, « la merde arrive » n’est plus une métaphore.
Qui a déjà séjourné à l’hôpital sait que malgré tous les efforts du service soignant, c’est déprimant à se tirer une balle ; le seul cas où être du bon côté du canon n’est pas suffisant. Un médecin passe en coup de vent – pas plus de cinq minutes par jour – histoire de regarder un dossier d’un air profond en hochant la tête et en faisant d’étranges grimaces en maugréant. Puis les infirmières passent toutes les cinq minutes pour vous laver au gant, vous torcher le cul, changer vos draps ou vos vêtements merdeux, ou juste vous nourrir ou apporter de quoi calmer la douleur.
La seule différence dans un hôpital militaire est le grade des personnels soignants. Je vous laisse imaginer en quoi c’est pire. Donc comme dans tout bon hôpital ils sont en sous-effectifs et dès qu’ils ne peuvent plus rien pour vous ils vous renvoient chez vous. Avec un fauteuil roulant et une importante réserve de couches pour adulte dans mon cas.

L’un des avantages de notre pays c’est son système de santé. Et on le ressent quand on n’a qu’une pension d’invalidité minable et le besoin d’une infirmière à domicile, même à temps partiel. Une assurance sociale est ce qui me permet de me différencier d’un clochard sous un pont, pour la simple raison que je n’ai pas besoin de me cuiter pour me chier dessus.
Plusieurs se sont succédé. Vieilles, jeunes, moches, belles, même un homme une fois. Quand on a renoncé à sa fierté ça ne fait pas une grande différence de qui nous torche le cul. Elles sont toujours professionnelles, on ne peut pas leur retirer ça. Et du professionnalisme il en faut pour changer les couches d’un adulte incontinent, pendant l’hiver et ses gastros comme l’été et ses canicules qui subliment les odeurs.

Mais celle-là – Sarah je crois, ce n’est pas son prénom qui m’a laissé un souvenir impérissable – fut différente. C’était une remplaçante qui venait pour la première et dernière fois. Mais des fois un seul instant suffit à nous marquer ; il paraît qu’il est important de faire une bonne première impression. Elle a réussi à me faire une très bonne première impression.
Je ne sais pas si elle avait l’impression de faire une bonne action en satisfaisant un de mes besoins qui n’existait plus ou si elle avait juste un fantasme morbide pour les infirmes... Elle tenta de mettre le petit soldat au garde-à-vous sans grand succès. Ledit soldat était mort au champ de bataille, de la même balle que le contrôle de mon sphincter.
Pourtant elle y mettait du sien, se dénudant lascivement, découvrant doucement de superbes courbes, jouant avec ses longs cheveux bruns à couvrir et découvrir l’échancrure de sa poitrine, m’aguichant en plongeant ses yeux verts dans les miens tandis qu’elle m’ôtait mes vêtements avec un sourire gourmand – y compris la couche, ce qui est moins sexy, même si elle était propre à ce moment. Rien n’y fit, ni ses déhanchements, ni ses caresses, ni les pilules qu’elle m’avait fait avaler et qui ne réussirent qu’à faire palpiter mon cœur un peu plus vite.
Alors qu’elle s’apprêtait à se résigner je pris les initiatives. Peut-être avait-elle perdu le pari fait avec des collègues de réussir à réveiller le mort, ce n’était pas une raison de ne pas bénéficier d’un lot de consolation. J’ai longtemps été habitué à réfléchir avec mes couilles, maintenant que plus rien ne fonctionne sous la ceinture le cerveau peut prendre le relais. Et si mon sexe ne fonctionne plus, ce n’est pas le cas de mes mains.
Ma langue parcourait les recoins de son cou tandis que mes mains descendaient de ses seins, suivaient la courbe de ses hanches et de son ventre pour atteindre ses fesses, lui arrachant de petits gémissements. Je la voyais s’activer tout autant mais ne sentait pas ses mains qui fouillaient en deçà de la limite de mes sensations. Elle pouvait bien faire ce qu’elle voulait de moi, j’avais perdu mes dernières inhibitions avec ma dignité.
Quand mes doigts plongèrent doucement dans la cavité humide, je sentis la cyprine déjà abondante couler dessus, mais c’est autre chose que sentis mon odorat. Merde ! Au sens propre, contrairement à la réalité de l’événement.
Loin d’être dégoûtée, l’infirmière semblait apprécier. Elle se saisit des matières fécales et commença à se caresser avec, se frottant à mon sexe rabougrit couvert d’excréments avant d’en fourrer un étron entre les lèvres, tel un substitut phallique. La situation m’aurait peut-être choqué quelques années auparavant et aurait été un frein à ma libido, mais cette dernière était déjà au plus bas et, encore une fois, j’avais dit adieu à ma dignité depuis longtemps.
À la frontière de l’écœurement je touchai un état proche de la décorporation. Je survolai la scène avec détachement et excitation ; de ces situations dont seuls les oxymores peuvent effleurer la définition. Et tout ce que mon corps était incapable de ressentir, mon imagination en était capable. Et sans terminaisons nerveuses et leur carcan de douleur, les griffures et morsures avaient la force et l’érotisme de mille caresses. Mon corps était handicapé, pas mon cerveau ; et ce dernier n’avait pas besoin du reste pour éprouver la jouissance et libérer l’influx d’endorphines. Et je m’abandonnai dans une satisfaction extatique que je n’avais plus ressenti depuis longtemps et n’ai plus jamais ressenti depuis.

Sarah n’est jamais revenue... Elle n’a laissé aucun moyen de la contacter et c’est probablement mieux ainsi. Il ne me reste que des souvenirs que mon incontinence ravive à chaque instant et qui la rendent un peu plus supportable moralement. Une anecdote que je n’aurais pas l’occasion de raconter à mes petits-enfants puisque je n’ai plus aucun espoir d’avoir un jour une descendance. Mais est-ce vraiment le genre d’histoire qu’on raconte à un enfant pour l’endormir ? Est-ce vraiment le genre d’histoire qui mérite d’être racontée à qui que ce soit ?

lundi 22 août 2016

Mort(s) – Préface

Je publie ici à l'occasion du Ray's Day 2016 la préface que j’ai rédigée pour la prochaine anthologie des Artistes Fous « Mort(s) » (à paraître… le plus tôt possible, j’espère). Cette préface est sous licence CC-by-nc-sa jusqu’à la sortie officielle de l’anthologie (moment auquel elle passera en CC-by tout court).

Jusqu’à ce que la mort nous réunisse – Préface


Difficile de faire un thème plus universel que la mort, il suffit de voir le succès de notre appel à textes (environ 200 participations) pour comprendre que c’est un sujet qui parle à tout le monde. Toute chose a une fin et la mort est peut-être celle qu’on connaît le mieux et le plus mal. Tout le monde est confronté à la mort pourtant, si l’on met de côté les connaissances biologiques, on ne sait pas vraiment l’appréhender.
Il y a la mort en elle-même bien sûr, le décès qui fascine et terrifie par son caractère définitif. On construit toute sa vie dans la connaissance de sa finitude. Son dénouement pousse à faire les choix qui vont dicter le chemin qu’on suit : vivre sainement et repousser au plus tard l’inéluctable ou vivre vite et mourir jeune comme James Dean. Elle fascine par son inéluctabilité et son imprévisibilité ; ce qui en fait un thème si riche, probablement celui le plus représenté dans les arts ; alimentant tous les fantasmes : Éros n’est jamais loin de Thanatos.
Mort et Vie sont deux faces d’une même pièce. Et quand on parle de la mort dans la culture et l’inconscient collectif on parle aussi de son pendant : l’immortalité. Du Lazare antique au zombie moderne, ceux qui trompent la Faucheuse sont fascinants et effrayants. Car ils sont contre-nature : usurpant l’attribut d’un dieu ou s’affranchissant de la biologie selon les époques et les points de vue ; comme des avatars d’un fantasme tabou.
La Mort, la Vie, mais dans ce thème il y a aussi l’Après-Vie. Le trépas n’est-il qu’une fin ? Bien sûr les religions et certaines philosophies ont la réponse et prétendent que ce n’est pas « 42 » : l’Enfer, le Paradis, le Purgatoire… ou plutôt les Enfers, les Paradis et les Purgatoires ; car dans l’inconscient collectif il y en a une variété incroyable. Sans oublier la réincarnation… et toutes les variations et hybridations de tous ces concepts. L’imaginaire est peuplé de ces univers ouverts à l’exploration. Et nos genres de prédilection dits « de l’imaginaire » ont toujours eu une affinité pour de tels univers ; une forte accointance qui fait de ces thèmes des incontournables.
La mort c’est aussi le deuil : on nous apprend dès la jeunesse à cohabiter avec les vivants, pour les morts il faut apprendre « sur le tas ». Car chaque vie est comme une lumière laissant une trace sur un film photographique ; et quand elle prend fin, elle laisse une ombre. Rares sont ceux qui disparaissent dans une totale indifférence et il y a toujours des gens qui doivent composer avec cette ombre. Alors nos vies et notre imaginaire sont peuplés de fantômes – plus ou moins métaphoriques.

Un seul mot, à la définition sans équivoque, et cependant un thème portant une variété infinie d’histoires possibles. Nous ne sommes pas les premiers et ne seront pas les derniers à proposer une anthologie sur un sujet aussi universel. Mais il nous semblait intéressant de livrer notre vision, comme lors de chacune de nos anthologies, une vision décalée et pourtant sérieuse, une vision « folle » et pourtant pertinente. Bref ce qui a toujours fait les Artistes Fous : un ensemble d’auteurs et d’illustrateurs tellement hétéroclites que l’ensemble est cohérent.
Et dans ce sens, s’attaquer à un tel sujet était presque une obligation. Tous les artistes ont leur mot à dire à son propos. Cette anthologie s’inscrit donc dans la continuité de notre ligne éditoriale d’aborder de grands thèmes classiques de la littérature avec notre propre vision ; en gardant les sujets plus impertinents pour notre collection de contes…
Une continuité qui passe par le retour de fous de la première heure, de fous occasionnels et de nouveaux internés qui nous rejoignent à cette occasion. Un mélange nécessaire entre patrimoine et renouvellement permanent, car comme un organisme vivant c’est en luttant contre l’inertie qu’on évite la mort (rattrapage aux branches, check). Une anthologie sur la mort afin de proclamer que nous restons et resterons vivants.

Vous retrouverez donc dans ces pages tout ce qui fait le sel de ce grand thème, tout ce qui fait le sel des littératures de genre et tout ce qui fait le sel de nos anthologies. Vous y affronterez la mort, implacable et inéluctable (Ne va pas par là, Le mécanisme de la mort du langage) et le fantasme humain d’avoir un contrôle sur sa propre fin ou celle d’autrui (Mammam-IA, Venus Requiem) mais aussi l’immortalité et sa quête folle (Demain sera un autre jour, Die Nachzehrermethode, La dette du psychopompe) et finalement l’aboutissement de tout ça, dans le deuil et les rites mortuaires (Tri Nox Samoni, Le Chemin de la Vallée inondée, Le fils du tyran).
Bien sûr nous ne vous laissons pas en terrain inconnu et vous retrouverez des figures familières et incontournables avec la Grande Faucheuse (Le moine copiste et la Blanche-Face, Oh oui…) et malgré l’absence de zombies classiques vous croiserez des morts-vivants hors normes (Robô, Le temps des moissons) et pléthore de fantômes (Ambre Solis, Les âmes de la foire, Délivre-nous du mal, Le manoir aux urnes).

Comme toute vie, une préface doit avoir une fin. Alors n’épiloguons pas, je vous laisse avec les dix-huit auteurs qui ont su déployer une imagination mortelle pour vous divertir.

Vincent « Vinze » Leclercq,
secrétaire de l’association et co-anthologiste.



dimanche 21 août 2016

Poussière et octets

Cette nouvelle inédite (qui traînait dans un "tiroir" depuis au début 2014) est publiée sous licence CC0 à l'occasion du Ray's Day 2016.

Poussière et octets


Ce n’est pas la réalité. L’inspecteur de police a été clair. Ma conscience a été digitalisée et insérée dans cette simulation pour une reconstitution ; dans l’état mémoriel d’avant les événements, les souvenirs dans le subconscient rejailliront au fur et à mesure d’imperceptibles stimuli. Subjectifs par nature, ils ne sont pas recevables pour un procès, mais l’inspecteur en étant témoin de ceux-ci, et à l’aide de l’enregistrement, pourra entamer son enquête avec des certitudes plutôt que des hypothèses. Il est beaucoup plus complexe de falsifier sa mémoire que de mentir pendant un témoignage, c’est tout l’intérêt d’organiser cette reconstitution en réalité virtuelle : recueillir les souvenirs des témoins, surtout si le programme permet d’enregistrer les choses au moment de leur remémoration, sans laisser le temps à la personne de les suranalyser, les rendant encore plus subjectives.
Quand je regarde autour de moi, seule une discrète marque en filigrane au coin de l’œil est là pour indiquer que ce n’est qu’une simulation – défaut codé à dessein au cœur du programme pour le distinguer de la réalité dont il peut être une reproduction si réaliste. La salle d’interrogatoire est impressionnante : les murs blancs immaculés en rendent les contours indistincts, en déterminer la dimension exacte est impossible et entraîne une étrange impression d’immensité claustrophobique. La chaise comme on s’y attend dans une salle d’interrogatoire ne permet pas d’être installé confortablement ; trop dure, elle grince dès qu’on s’agite dessus pour passer d’une position inconfortable à une autre qui ne l’est pas moins. La table sur laquelle j’ai reposé mes mains est froide. L’inspecteur face à moi est indéniablement humain, aussi vraissemblable que la fumée de sa cigarette qui m’irrite le nez et les yeux. Je m’apprête à protester contre le tabac, avant de réaliser que je ne risque pas grand-chose dans une simulation informatique. À moins que le réalisme soit poussé jusqu’à simuler des cancers au bout d’années de tabagisme passif virtuel.
L’inspecteur finit par me sortir de mes réflexions, me rappelant que je suis ici pour mon témoignage. Il me demande de commencer. Ça me revient...
<< Je dormais quand un bruit me réveilla.
Un scintillement agite les murs de la salle d’interrogatoire, se faisant de plus en plus fort, puis tout ce qui constitue la pièce se dématérialise, une fragmentation complète qui brouille ma vision. Les pixels se mettent en mouvement, tournant autour de moi en spirale avant de changer de forme, de taille et de texture pour recomposer un nouveau décor. La simulation suit mes souvenirs au fur et à mesure qu’ils me reviennent. Je suis dans ma chambre à coucher, j’ai même retrouvé mon pyjama. L’inspecteur se tient dans un coin de la pièce encore plongée dans la pénombre. Heureusement que j’ai perdu l’habitude que j’avais adolescent de dormir nu ! Je reproduis les gestes d’hier...
<< Assis au bord du lit, j’enfilai mes pantoufles.
Le souvenir du rêve interrompu s’estompe. Des bribes de celui-ci me sont-elles revenues avant de disparaître à nouveau ou est-ce seulement cette impression qu’il m’échappe ? Est-ce que j’oublie un souvenir ou est-ce que je me souviens d’un oubli ? Le sentiment de déjà-vu est oppressant ; toutes ces questions sans réponses me plongent dans un début de vertige difficile à combattre. Il est plus simple de ne pas s’en occuper et rester sur la reconstitution.
Un raclement de gorge de l’inspecteur dans mon dos me fait sentir qu’il est important que je me souvienne le plus clairement possible des événements. Pour m’aider, je prends une grande inspiration et sens mes poumons s’emplir d’air puis se vider. Mais au lieu de me concentrer, je ne peux m’empêcher de m’interroger. La simulation ne semble pas se contenter d’une vague vraisemblance ; pour atteindre un tel degré de réalisme, va-t-elle jusqu’à modéliser chaque molécule de l’air environnant ? Ou même jusqu’aux interactions entre électrons, protons et neutrons ; voire aux forces élémentaires qui régissent l’univers physique ? Je ne me suis jamais intéressé à la question et le moment n’est peut-être pas idéal. Trêve de divagations, restons sur l’objectif initial de cette respiration : ma mémoire.
<< Je me levai pour vérifier d’où venait le bruit qui m’avait réveillé.
Réagissant à mon mouvement, le variateur allume progressivement la lumière dans la chambre. Je ne peux m’empêcher de m’arrêter devant le miroir en pied pour m’observer. Est-ce vraiment ce à quoi je ressemble ou la perception que j’ai de moi-même ? Impossible de le dire, dans ce domaine je ne peux pas prétendre à l’objectivité. Il manque peut-être la disgracieuse cicatrice au-dessus de l’œil droit, héritée d’une blessure de jeunesse. Non, elle est bien présente ! L’environnement s’adapte à ma mémoire, peut-être m’a-t-il suffit d’y penser pour la faire apparaître ; ou bien j’ai imaginé son absence alors qu’elle a toujours été là. Un nouveau raclement de gorge de l’inspecteur me rappelle à mes obligations... à moins que fumer dans une reconstitution virtuelle ne soit mauvais pour la gorge. Je dois reprendre le scénario de la veille. Je m’applique sur l’exercice de respiration qu’un ami adepte du yoga m’a appris il y a quelque temps ; si ça m’aide à me concentrer pour le travail, ça m’aidera peut-être aussi pour mes souvenirs.
<< J’appuyai la main sur la poignée et entrouvris la porte.
Aucune lumière ne filtre du rez-de-chaussée ; un léger bruit se fait entendre. Rien de très distinct, peut-être le chat de la voisine est-il encore entré en douce par une fenêtre entrouverte. Je vais devoir courir dans toute la maison pour le chasser mais ensuite je pourrai me recoucher. Je me rappelle mon agacement ; non, je ressens de l’agacement.
<< Je descendis les escaliers sur la pointe des pieds sans prendre la peine d’allumer la lumière.
J’ignore ce qui me pousse à vouloir surprendre le visiteur félin, à l’observer dans son invasion sans qu’il n’ait conscience de ma présence. Mon excès de discrétion a quelque chose de comique, j’ai l’impression de jouer les cambrioleurs en ma propre demeure. C’est absurde, l’animal est nyctalope, je n’ai aucune chance de le prendre par surprise. Mais ça s’est passé ainsi – dans l’obscurité et sans bruit – alors je reproduis la situation à l’identique, ravalant toute ébauche de rire face au ridicule de mes actes.
<< Le bruit venait de la cuisine. J’avançai dans sa direction.
Un filet de lumière filtre sous la porte fermée de la pièce. Ce n’est pas un chat et je commence vraiment à m’inquiéter. Les événements ont déjà eu lieu et leur déroulement est inéluctable, je n’ai pas de raison de paniquer. Pourtant j’avais peur alors, c’est à nouveau le cas. Je continue à revivre tout à l’identique jusque dans mes réactions émotionnelles. Je jette un coup d’œil en arrière, l’inspecteur m’a suivi ; mais sa présence ne me rassure pas, je sais que ce n’est qu’un observateur qui n’interviendra pas dans la simulation. Elle ne fait qu’augmenter mon angoisse et le sentiment que les choses n’ont aucune chance de bien tourner.
<< Je regrettai de ne pas posséder d’arme. Et tous mes couteaux se trouvaient de l’autre côté de la porte, avec l’intrus.
Toujours cette impression de déjà-vu angoissante, presque paralysante. Et ce pressentiment que je ne dois pas ouvrir cette porte. Ou est-ce mon subconscient qui se souvient ? J’ai beau faire l’effort, mes souvenirs me reviennent au fur et à mesure que je les revis, impossible d’anticiper. C’est inéluctable, je vais l’ouvrir puisque je l’ai déjà fait.
J’ai une hésitation... je ne me rappelle pas avoir hésité. L’inspecteur attire mon attention comme à son habitude puis me renvoie à mes souvenirs d’un hochement de tête en direction de la porte, il veut s’assurer que je reste dans les rails. Le temps de calcul de la simulation coûte cher, autant aller directement aux souvenirs utiles au tribunal. Car je le réalise, si je suis ici c’est qu’un crime a eu lieu...
On ne m’en a rien dit pour que mon subconscient n’entrave pas le déroulement de la simulation mais on ne déploie pas de tels moyens pour attraper un enfant du voisinage venu voler une orange dans la corbeille de fruits. Ce n’est pas un délit qu’on cherche à élucider, la réalité virtuelle est principalement utilisée pour résoudre les crimes. La panique s’empare de moi : Je dois être là en tant que victime. Ou suis-je là sous un faux prétexte ? Pourrais-je avoir fait quelque chose de répréhensible et n’en garder aucun souvenir ? Est-ce un piège ?
J’ai besoin de savoir, j’essaie de forcer mes souvenirs pour me rappeler comment ça va finir. Le simulateur n’aime pas et je perds le contrôle : les faibles sources de lumière deviennent floues, les murs se mettent à osciller, le sol est mouvant. L’inspecteur m’empoigne et me secoue. Je ne sais pas trop ce qu’il me dit mais ça marche, je retrouve mon calme. Je ne peux pas changer le passé, autant faire correctement mon travail de citoyen en aidant au mieux les forces de l’ordre.
<< La clenche s’abaissa et la porte s’entrebâilla. Je pénétrai dans la pièce.
Suis-je bête ? Je n’y pense que maintenant mais je n’aurais pas dû entrer sans prévoir un moyen de me défendre. Tenir n’importe quel objet contondant me rassurerait un minimum. Mais devant la scène qui se déroule devant moi je pense que ce que j’aurais pris me serait tombé des mains sous l’effet de la surprise.
<< Elle se tenait là, naturelle en petite tenue, occupée à se préparer un en-cas.
« Oh chéri, j’avais une petite faim, tu veux un sandwich ? »
Qu’est-ce qu’elle fait là ? On n’est plus ensemble depuis des semaines. C’est vrai qu’elle ne m’a jamais rendu les clefs mais la rupture était pourtant on ne peut plus claire.
<< Elle reposa le beurre qu’elle avait dans les mains et me sourit.
« J’ai été chez le coiffeur, ça te plaît ?
— Je peux savoir ce que tu fais là ?
— Je viens de te le dire, j’avais faim.
— Non je veux dire ici dans la maison, pas ici dans la cuisine.
— Je ne comprends pas. Ce n’est pas la première fois que je reste dormir. »
<< Elle sourit comme si de rien n’était.
Amnésie ? Pourrait-elle avoir oublié les dernières semaines ? À nouveau l’inspecteur me signale sa présence et la raison de la mienne. Il semble vouloir que j’accélère pour aller à l’essentiel. Je fais un effort pour que les souvenirs reviennent le plus vite possible et la scène se met à dérouler en avance rapide. J’ignorais que c’était possible, je maîtrise probablement juste mieux mon contrôle sur mon environnement. Le dialogue était surréaliste alors ; passé en accéléré il devient ridicule. Mais je n’en ris pas – je suis trop concentré à me rappeler pour ça –, l’officier de police non plus, il garde son impassibilité ; l’accélération ne le gêne pas, tout est enregistré il pourra se repasser la scène à vitesse normale si un élément clef s’y trouve. Je m’étonne qu’il ne m’y ait pas poussé plus tôt, peut-être me laissait-il le temps de m’acclimater à la réalité virtuelle.
<< Anna ne comprenait rien. Je ne savais pas si c’était de l’amnésie ou si elle feignait l’ignorance.
J’essaie de lui faire prendre conscience de la situation.
<< Elle n’eut pas l’air de réaliser.
Elle m’agace encore plus qu’avant que je ne rompe. J’avais déjà des doutes sur sa santé mentale, ils sont devenus conviction. Je hausse le ton.
<< Elle se mit à hurler et pleurer.
Je crie plus fort. Je menace de la foutre à la porte de force si elle continue.
<< Elle me gifla.
Je l’attrape pour mettre mes menaces à exécution. Je le regrette mais quelques menaces verbales accompagnent cette empoignade un peu trop musclée.
<< Elle réussit à se défaire de l’emprise et me repoussa de toutes ses forces.
Je fulmine et me rapproche à nouveau d’elle le regard noir.
<< Elle se saisit d’un couteau posé sur le plan de travail.
Ça fait un mal de chien. Ce n’est qu’un souvenir mais la sensation est indissociable de l’événement. La lame pénètre mon abdomen et la douleur se répand dans tout mon corps, en étoile ; vers les côtes, vers les reins, descendant vers mes parties génitales, remontant vers mon cœur, mes bras et ma gorge. Des pulsations de douleur pure tout autour de la blessure. Et rien en son centre, je ne sens pas la lame, juste la vie qui coule le long de mes muscles abdominaux puis de ma jambe. Le sang réchauffe ma peau de l’extérieur au lieu de le faire de l’intérieur.
<< La chaleur s’échappa de mon corps et je commençai à grelotter. Ma meurtrière se mit à sangloter. Le froid gagna et je m’écroulai sur le carrelage de la cuisine qui avait déjà commencé à se maculer de mon sang.
Mes souvenirs sont revenus jusqu’au dernier, je suis mort.
Ça n’avait duré que quelques secondes. Je n’ai pas eu l’occasion de revoir ma vie se dérouler sous mes yeux pendant cette courte période, je n’ai revu que ma mort. La police sera sans doute satisfaite, elle va pouvoir arrêter la coupable ; et avec l’aide de cette reconstitution Anna n’aura aucun mal à s’en sortir en plaidant la légitime défense, l’irresponsabilité ou que sais-je de raison judiciaire qui dira que je l’ai mérité.
Et moi dans tout ça ? Mon corps est mort, je ne suis plus que conscience virtuelle, un simple écho de l’originale. Et le temps de calcul coûte cher ; maintenant l’enquête bouclée ils vont mettre un terme à la simulation et je vais mourir une seconde fois.
<< J’étais né poussière et je retournai poussière.
J’ai été ressuscité octets et vais retourner octets.

samedi 20 août 2016

Ma fin du monde

Cette micro-nouvelle a été publiée en 2012 dans l’anthologie « Fin(s) du Monde » (Éditions des Artistes Fous). Elle est ici republiée sous licence CC0.

Ma fin du monde


Je me tiens au bord du précipice d’un monde sur le point de s’écrouler… Les vagues s’écrasent sur le récif, insensibles. Je me tiens là, assis les jambes dans le vide ; les yeux posés sur un horizon qui n’a cessé de s’assombrir. Et je m’interroge sur ce qui me retient encore en haut de cette falaise. Sauter serait simple. Trop simple peut-être. Ai-je encore suffisamment d’amour-propre pour résister à cette solution de facilité ?
Ma fin du monde n’est pas brutale, elle s’est installé lentement, insidieusement. Ce n’est pas un raz-de-marée, c’est un cancer. Quoi qu’on peut soigner la plupart des cancers. Ma fin du monde est bien plus inéluctable que cela, mais je ne trouve pas de meilleure métaphore.
Le suicide serait le dernier geste de courage des lâches ? Il faut croire que je resterai un pleutre. Le vide a beau m’attirer, je ne peux pas lâcher ma prise ; je ne le veux pas. Je n’ai pas une telle affinité pour la vie ; c’est juste l’alternative qui ne me semble guère engageante.

Quand les premiers symptômes apparurent, il était probablement déjà trop tard. Mes espoirs étaient morts, alors apparut la première étape du deuil : le déni. Il est évident que ça n’avait aucune raison d’arriver. Pas à moi ! Pas à ce moment ! Même si ma vie était bien morne, je tenais à ses petites routines ; ce status-quo qui nous fait tenir dans l’espoir d’un lendemain meilleur – qui ne peut survenir, un espoir doit rester un espoir ; il n’y a rien de pire que d’avoir accompli tous ses rêves et se retrouver sans ambition.
La seconde étape sur la route du deuil est la colère. Évidemment, j’étais en colère ! On le serait pour moins. J’ai tout cassé. Le nez de mon patron d’abord ; mes relations sociales ensuite ; tous mes biens matériels aussi… Ce fut bien inutile. Je me sentais aussi vide qu’auparavant.
La troisième étape est le marchandage. Mais marchander quoi ? Et à qui ? Bien sûr j’aurai voulu revenir en arrière, tout annuler… Ne serait-ce que le mal que j’avais fait : mes proches ne méritaient pas cela. Adresser des prières à une figure divine qui m’avait abandonné ? À quoi bon ?
La dépression ! Le mot est lâché, c’est le quatrième stade. Le point de non-retour. J’aurai dû m’en douter. Je m’en doutai ; au moins au niveau subconscient. Alors que faire à ce niveau ? Se bourrer de pilules ? Un prisme pour ne plus voir la vérité en face… J’ai préféré affronter cette vérité.
C’est ainsi qu’on en arrive au dernier stade du deuil : l’acceptation. J’ai fini par accepter le deuil de ma vie et de mes espoirs. Ma fin du monde. C’est ce qui m’a amené au bord de cette falaise : il fallait que j’accepte la situation pour ce qu’elle était.

La mer semble déchaînée. Agitée de cette furie qui m’a quitté. Les vagues semblent vivantes. Autant de vies qui viennent se fracasser sur la roche en contrebas. Je pourrais rejoindre ces vagues ; ma vie aussi peut s’achever fracassée contre la falaise. Mais je me voile la face ; j’ai déjà pris la décision de rester à quai.
L’incertitude de la vie plutôt que la certitude de la mort.
J’ai perdu tout espoir, il me suffit d’en trouver un nouveau.
Mon monde a pris fin,
Un autre peut bien prendre la place vacante…

vendredi 19 août 2016

Tous les singes ne vont pas au paradis

Nouvelle initialement publiée en 2013 sur le madtelier d'écriture.
Version retravaillée publiée en 2013 dans Sales Bêtes ! (Éditions des Artistes Fous).
Republiée ici sous licence CC-by en juillet 2016 avant de passer en CC0 en août à l'occasion du Ray's Day 2016.

Tous les singes ne vont pas au Paradis


Personne n’avait bien vu ce qu’il s’était passé ; aucun témoin direct n’avait survécu. Quelques matelots avaient vu une ombre passer, de la taille et probablement du poids de plusieurs hommes, de la forme d’un gros singe. Tout le monde avait entendu les cris que la tempête ne suffisait pas à couvrir. Les cris de la bête ; et ceux des hommes et animaux massacrés. À cause des intempéries la plupart des officiers et des marins étaient calfeutrés dans les gaillards... Peu de ceux qui étaient de quart avaient survécu ; certains furent retrouvés déchiquetés sur le pont, d’autres avaient simplement disparu, le cadavre emporté par une vague ou ayant préféré tenter leur chance en plongeant au milieu de l’océan.
À l’aube, les deux chirurgiens descendirent en cale à la faveur des premières lueurs du soleil et d’une mer calmée. La cargaison n’y avait pas survécu : aucun des hommes parqués à l’avant ni des femmes et des enfants de l’arrière ; ni les animaux gardés pour fournir la nourriture du voyage. Tout n’était que chair sanguinolente et os brisés.

La journée s’annonçait horrible : il fallait se débarrasser de tous les cadavres avant qu’ils ne contaminent les victuailles restantes ; les corps des matelots, des esclaves et des animaux. Le capitaine était cloîtré en cabine et refusait toute requête. Perdre toute la cargaison était une catastrophe financière pour l’armateur ; mais pour le capitaine c’était la fin de sa carrière.

L’angoisse de la nuit à venir régnait à bord, car la bête y était forcément tapie, apportée au cœur d’un homme sûrement contaminé par la magie démoniaque qui régnait sur le continent africain. Les regards de l’équipage s’étaient tournés un temps vers « le nègre ». C’était sa première mission sur un bateau et il venait de ces contrées lui aussi. Mais il avait été baptisé, son âme ne pouvait pas être habitée par le démon. Et au moment de la tempête il était de corvée d’eau avec un mousse et le tonnelier. Ça ne pouvait être que l’un des esclaves. Et il fallait le débusquer avant que le soleil ne se couche pour céder place à la pleine lune qui, comme tout le monde le savait, baignait de sa lumière néfaste les sombres rituels des sorciers africains.

***

Cela faisait une vingtaine de jours qu’ils avaient quitté les côtes sénégambiennes. Il leur faudrait encore presque deux mois pour atteindre « Hispaniola », Saint-Domingue l’espagnole. Le trajet de France à Dakar s’était fait sans accroc.
Pendant que le capitaine négociait avec les autorités Ouolofs, les hommes profitaient dans les bordels de ce que les côtes d’Afrique pouvaient leur offrir. C’étaient leurs derniers instants à terre avant un trajet de plusieurs mois en mer. Bien sûr la cargaison contenait toujours des femmes, mais ce n’était pas pareil et il ne fallait pas se faire prendre à abîmer les biens d’autrui.

Le mal de crâne avec lequel le matelot Pierre se réveilla ce matin-là lui rappela que l’escale était également l’occasion de magistrales bitures. Comme celle de la soirée passée. Mais à bord l’alcool de qualité, comme le rhum des colonies, était réservé au capitaine et aux quelques officiers. Les matelots se contentaient d’un tord-boyaux encore plus mauvais que celui éclusé dans les rades minables de Dakar. Le capitaine devait bien se résoudre à ne pas avoir de meilleurs témoignages du massacre de la veille, avec plus de la moitié de l’équipage ivre mort qui n’avait rien vu et rien entendu.

Ils auraient dû faire plus attention aux discours d’ivrogne de ces marins croisés durant l’escale et à leur histoire de monstre. Leurs souvenirs étaient flous mais ces derniers prétendaient avoir chassé le roi des gorilles avec des autochtones un soir de pleine lune. Un monstre qui d’après la légende se tapirait au cœur d’un homme, un homme dont l’absence d’âme laisserait un vide suffisant pour porter ce mal.
Pierre et les autres matelots n’avaient pas porté beaucoup de crédit à ce témoignage empreint de folklore et la soirée avait viré à l’empoigne. Les deux chirurgiens de bord avaient eu beaucoup de travail ce soir-là pour soigner toutes les blessures – heureusement que les corps et les esprits étaient déjà anesthésiés à l’alcool – ; peu d’arcades sourcilières avaient résisté et les chirurgiens avaient également dû retirer de nombreux tessons de bouteille des cuirs chevelus et même soigner quelques cas de morsures.
Mais maintenant qu’ils avaient embarqué le monstre avec le reste des passagers, Pierre regrettait leur incrédulité. La journée avançait et la fouille méticuleuse du navire ne portait pas encore ses fruits. Une quinzaine de marins sur la quarantaine du départ étaient au rapport pour participer au ratissage. Le navire ne comptait donc plus qu’une quinzaine d’hommes de vivants à son bord ; plus le monstre.

***

Les chirurgiens étaient formels. Ils avaient tous deux recompté à plusieurs reprises. Avec le nombre de morceaux éparpillés à travers toute la cale – des bouts de bras encore attachés aux fers et de la chair jusqu’au plafond –, ils avaient finalement compté les crânes. Et le compte y était. Pas un seul esclave n’y avait réchappé. Le monstre ne se dissimulait pas au fond d’un de leurs corps sans âme.
Le tonnelier avait émis l’hypothèse qu’un des corps comptés pouvait être celui d’un membre de l’équipage. Après tout, avec ceux passés par-dessus bord, il était impossible de s’assurer du décompte. Mais aucun d’eux n’était censé se trouver dans la cale de nuit, et cette dernière était fermée de l’extérieur. Le charpentier du bord tenta de mettre tout le monde d’accord ; il était formel, l’écoutille avait été défoncée de l’extérieur : le monstre n’était pas sorti de la cave, il y était entré pour massacrer les esclaves s’y trouvant.
La créature avait pu bénéficier de l’aide de Satan pour rejoindre le pont par magie puis revenir dans la cale en défonçant l’écoutille pour y placer le cadavre mutilé et méconnaissable d’un matelot pour simuler sa mort. Certains semblaient ne s’accrocher qu’à cette hypothèse et à la prière.
Le capitaine avait d’ailleurs réuni les survivants sur l’entrepont pour une prière aux morts. L’aumônier n’avait pas survécu à l’attaque de la veille et il fallait improviser : Notre Père, Je vous salue Marie, une prière à Saint Érasme qui protège habituellement les marins pendant les tempêtes. Chacun jetait des coups d’œil à ses voisins, guettant un éventuel signe de dissimulation du démon. Mais tous s’efforçaient d’être le plus pieux possible ; le salut n’est-il pas promis aux vertueux ?

***

Le soleil commençait à plonger face au bateau et l’inquiétude montait. Ce dernier avait été fouillé de la cale à la poupe sans débusquer aucun passager clandestin. Tout était anormalement calme, laissant présager une autre nuit de tension ; personne n’allait dormir, et personne n’allait se saouler comme la veille.
Mais peut-être le monstre resterait-il caché, repu de la veille. Les traces de dents sur les cadavres trouvés ne laissaient pas de doute : ce n’était pas un massacre gratuit, c’était un festin. Quelques centaines d’esclaves et une vingtaine de marins y étaient passés ; et si la créature avait laissé beaucoup de viande sur les corps, la quantité ingurgitée ne pouvait être qu’énorme.
Tout le monde avait touché la croix et bu l’eau bénite. Le démon n’avait pas été débusqué. Il ne restait donc plus qu’à prier qu’il ne se réveille plus. Le capitaine avait dérouté la course du bateau vers les îles portugaises du Cap-Vert ; à bord il était impossible d’établir une quarantaine pour trouver la personne infectée.
Les marins comptaient sur Saint Érasme le grand thaumaturge pour chasser une nouvelle fois le démon. Ô noble et glorieux évêque, St Érasme, aide dans les maux corporels et protecteur de ceux qui sont persécutés. Car le roulis semblait annoncer le retour de la tempête aussi forte que la nuit précédente, de celles porteuses de mauvais présage.

***

Tout le monde s’était armé. Le capitaine avait le seul mousquet à bord mais ce n’étaient pas les pièces contondantes qui manquaient sur un navire. Pierre avait opté pour une planche de bois de laquelle dépassaient trois clous rouillés, le charpentier pour une portion de lanière en métal qui cerclait habituellement les tonneaux et presque tous les couteaux de la cuisine étaient de sortie.
Les survivants étaient rassemblés sur le pont, regardant le soleil plonger dans la mer, attendant que la nuit dévoilât toute la lumière de la lune déjà pleine dans le ciel. Chacun jaugeait les autres, finissant de faire monter la suspicion qui grandissait depuis l’aube. Et tous attendaient le démon, prêts à en découdre.
Seul Thomas, de son nouveau nom de baptême, l’Africain de l’équipage, observait la scène légèrement en retrait ; avec la même appréhension et sous les yeux tout autant scrutateurs de ses camarades. Mais s’il avait rejoint les blancs et s’était fait baptiser, c’était aussi pour fuir la violence : la violence des Ouolofs à l’égard des leurs qu’ils n’hésitaient pas à vendre en esclaves aux blancs ; la violence de la magie noire qui habitait certains recoins de son continent également. Il se signait avec la ferveur des nouveaux convertis, redoutant l’arrivée du démon et l’affrontement inéluctable.

Le rouge tirait au noir et tous les regards ne cessaient de balayer la scène, à l’affût du premier signe démoniaque. Tous les muscles se contractaient alors que l’ambiance se tendait. Dans la lueur rougeâtre d’un ciel finalement déserté par le soleil, la lune prenait possession de son royaume. Et la lumière que renvoyait maintenant l’astre venait de quitter les yeux du matelot Jacques ; son visage, miroir de l’âme, n’avait plus rien à refléter. L’ustensile de cuisine qu’il tenait si fermement quelques instants auparavant quitta sa main pour tomber sur le pont d’un bruit mat. Aucun doute ne pouvait subsister alors que ses traits se figeaient et que de petits soubresauts commençaient à agiter son corps.
Un coup de feu du capitaine dans le ventre de l’homme en cours de transformation lança le pugilat. Un cercle se forma autour de Jacques qui finit rapidement en un amas de chairs sanguinolentes sous les coups répétés de ses camarades. Il était comme interrompu dans un état intermédiaire, ni humain ni animal. Mais tout laissait à penser qu’il était mort.
La créature ne respirait plus. Mais le diable était fourbe et il lui arrivait de redonner vie aux cadavres. Dans le doute, le capitaine ordonna que la tête fût séparée du corps. Tandis que cette première était installée en poupe pour conjurer le mal, le corps, lui, était jeté en mer.
Thomas, resté à l’écart, était terrifié par ce qu’il percevait au fond des yeux des matelots alors qu’ils nettoyaient le sang de la victime qui les avait maculés ; le regard du malade qui a trouvé l’excuse socialement acceptable pour s’abaisser à ses plus bas instincts.

***

La cargaison était perdue et la carrière des survivants compromise ; mais le soulagement était le sentiment dominant tandis que le navire se dirigeait vers les îles portugaises où le reste de l’équipage pourrait envisager de penser à se reconstruire un avenir. Et la troisième et dernière nuit de pleine lune s’annonçait plus calme que les précédentes.
Tout était rentré dans l’ordre, pourtant l’ambiance était lourde et le soulagement paraissait incomplet. Personne n’avait daigné toucher son souper. L’un des chirurgiens redoutait un début de maladie ; l’autre lui objecta que les événements des deux jours passés étaient la seule raison de ce contrecoup. Rien n’y faisait, le cœur n’était pas à la fête.

Thomas était à côté de Pierre quand la transformation commença. Il tenta de fuir vers le pont, pour y trouver le capitaine et un matelot en cours de métamorphose. Quelques instants plus tard, il plongeait à l’eau pour fuir la quinzaine de singes géants se battant entre eux et mettant le navire en pièces. La noyade l’empêcha de voir les eaux avaler le bateau et les monstres à son bord. Mais c’était peut-être un sort préférable qui lui permettrait probablement d’accéder à une place aux Cieux, là où ceux qui n’hébergent nul démon en leur âme ont le droit d’entrer.